Nos dents peuvent nous jouer de mauvais tours. Une carie mal soignée peut tout à fait favoriser l’apparition d’une blessure ou en retarder la guérison.

À CE SUJET – L’étude menée lors des derniers jeux Olympiques de Londres est plutôt édifiante. Durant ces Jeux, l’équipe de l’University College London a étudié près de 300 athlètes dans 25 disciplines différentes et les résultats se sont révélés surprenants. La moitié des athlètes qui se sont présentés au cabinet dentaire lors de ces JO présentaient des problèmes de caries, les trois quarts avaient des problèmes aux gencives ou souffraient d’érosion dentaire. Mais peut-on pour autant établir un lien direct entre caries mal soignées et résultats sportifs ? « De nombreux pays ne permettent pas une grande facilité d’accès aux soins, les résultats sont donc majorés, nuance Mélanie Bana, chirurgien- dentiste, en charge des athlètes à l’Insep (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance). En outre, il ne faut pas oublier que la majorité de ces soins aux JO ont été réalisés dans les jours précédant les épreuves. Mais, d’une manière générale, même s’il y a encore trop peu d’études scientifiques sur le sujet, il existe un rapport certain entre infection et inflammation. » Michel Clauzade, chirurgien-dentiste à Perpignan et auteur de différents livres sur la question, complète : « Ce qui est démontré aujourd’hui, c’est que les bactéries présentes dans la bouche pénètrent dans le réseau sanguin et circulent dans tout l’organisme. » Et lorsqu’on sait que la bouche est généralement le siège permanent d’une myriade de bactéries, on peut s’effrayer des conséquences sur d’éventuelles blessures, que l’on soit sportif confirmé ou non.

LES DENTS ET L’INFECTION

« Dans certains cas, un foyer infectieux – autour d’une dent de sagesse qui n’a pas réussi à sortir complètement, par exemple – peut entretenir des inflammations dans des zones déjà soumises à de fortes contraintes, fragilisées par la pratique et par la répétition du geste », ajoute le Dr Bana. Chez un coureur, ces zones à risque concernent plutôt les tendons et les muscles des jambes. L’infection agit un peu comme un amplificateur en maintenant l’organisme dans une sorte de bain inflammatoire permanent. En se diffusant dans le sang, les bactéries peuvent être responsables d’inflammations diverses et variées. « C’est le principe de l’infection focale, souligne le Dr Clauzade. Il y a encore quelques années, on contrôlait systématiquement les dents avant une opération qui touchait les os ou le secteur cardiaque, mais aujourd’hui, avec les antibiotiques, les chirurgiens ont tendance négliger ce bilan dentaire. » Cette relation spécifique entre infection dentaire et inflammation est à ce point avérée qu’elle est maintenant systématiquement vérifiée chez tous les champions. « La santé des sportifs de haut niveau est réglementée par le code de la santé publique. Les fédérations sportives ont l’obligation d’organiser la surveillance médicale réglementaire de leurs sportifs, explique le Dr Bana, qui voit défiler dans son cabinet de l’Insep des athlètes venus de toutes les disciplines. Lorsqu’on constate qu’un sportif à tendance à se blesser régulièrement ou qu’il est sujet à des inflammations persistantes, c’est une de nos premières pistes de recherche. » Même si généralement la blessure n’est pas la conséquence directe d’une infection dentaire, celle-ci aura d’autant plus de mal à cicatriser que l’organisme devra lutter sur plusieurs fronts à la fois. C’est un peu comme vouloir éteindre un incendie en soufflant dessus, cela prend plus de temps et le résultat n’est pas garanti. « Les tissus vont mal se réparer, et beaucoup plus lentement car la persistance du foyer infectieux va retarder la cicatrisation normale. » Conclusion, dans le cas d’une tendinite rebelle à tous les traitements, il sera donc toujours intéressant de faire d’abord un bilan dentaire complet.

LE RÔLE DE L’IMPLANTATION

Si les infections dentaires sont mises en cause dans la cicatrisation de certaines inflammations, les dents peuvent être également responsables de nombreux problèmes de posture, souligne le Dr Bana. « Aujourd’hui, on sait que l’implantation dentaire – ce que l’on appelle l’occlusion dentaire – a une influence directe sur le développement de certains déséquilibres liés à la posture globale. » Pour résumer, la manière dont nos dents ont poussé et sont positionnées dans la bouche va influer sur la posture et donc dans l’apparition de certaines tensions musculaires. Un individu peut tout à fait avoir une dentition parfaitement saine « mais, a contrario, le placement des dents dans la bouche peut peser sur la mandibule et provoquer des tensions musculaires qui, par ricochet, vont rebondir sur toute la posture générale, complète le Dr Clauzade. Les dents sont de véritables capteurs posturaux innervés par le nerf trijumeau. Une mauvaise position de la mandibule provoquera une mauvaise position de la tête dans l’espace, qui influencera à son tour les autres capteurs posturaux, comme l’oreille interne, l’œil ou le pied. Conséquence, les cinq chaînes posturales qui partent de la tête (voir la figure ci-dessus) seront alors perturbées de la tête au pied ». Il faut garder à l’esprit que le plus dommageable, ce sont toujours les pathologies dites « transversales », car « si la mandibule est décalée par rapport au crâne, cela va obligatoirement créer des asymétries posturales, entraînant des tensions ».

AUJOURD’HUI, ON SAIT QUE L’IMPLANTATION DENTAIRE
A UNE INFLUENCE DIRECTE SUR LE DÉVELOPPEMENT
DE CERTAINS DÉSÉQUILIBRES LIÉS À LA POSTURE GLOBALE.

Capture d’écran 2015-07-01 à 15.21.57

Des asymétries qui peuvent alors provoquer des compensations d’un côté ou de l’autre (on prend plus appui sur une jambe, par exemple). La solution peut passer par une correction de la position de la mandibule, avec pour effet un réalignement de la posture et une harmonisation des contraintes. « On peut mettre en place une gouttière pour corriger l’alignement de la mandibule par rapport au crâne, mais il faudra également consulter un ostéopathe pour travailler l’ensemble du corps après la pose de la gouttière. L’un ne va pas sans l’autre. » Les dents tout comme les yeux peuvent avoir des conséquences sur la posture générale : « Même un léger défaut de convergence peut entraîner de réelles conséquences chez un sportif de haut niveau », complète le Dr Bana. Dernier point important, selon le Dr Clauzade, « les répercussions posturales sont toujours homolatérales, elles apparaissent du même côté que la dent infectée ou que l’articulation mal alignée ».

IDENTIFIER LES CAUSES

Aujourd’hui, on privilégie une approche pluridisciplinaire. Les médecins et les spécialistes essayent d’appréhender l’individu dans sa globalité pour identifier toutes les causes potentielles. « Chez les athlètes, vérifier les dents et faire un examen buccodentaire complet n’est qu’une partie du travail. Nous essayons d’avoir une approche dans laquelle le chirurgien-dentiste trouve sa place au sien d’une équipe thérapeutique composée d’ORL, de rhumatologues, psychologues, kinésithérapeutes ou ostéopathes. Tous travaillent ensemble pour identifier plus facilement la cause d’un problème. » Le Dr Clauzade ajoute que « ce champ d’activité comprend plusieurs disciplines, il permet de déterminer quel capteur est en cause dans la mauvaise posture et donc source potentielle de blessure ». Une fois la cause réelle trouvée, « l’amélioration est souvent instantanée. Bien souvent, le patient ressent un mieux-être immédiat ; la cicatrisation ne se fait pas instantanément, mais au moins le processus n’est plus retardé ou empêché par une inflammation persistante. La blessure va guérir normalement, l’inflammation va disparaître progressivement ». Pour nos deux dentistes, il faut donc arrêter de traquer le symptôme pour s’intéresser davantage au dysfonctionnement du système. L’homme est avant tout un système vivant adaptatif complexe. La recherche des causes est souvent bien plus économe que l’acharnement médical sur les symptômes. On ne le sait que trop bien, souvent les symptômes ne sont que les conséquences de problèmes plus profonds.

PAR MICHEL MORIN