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Un petit séjour en désintoxication numérique peut vous aider à éteindre votre téléphone avant qu’il ne vous bouffe la vie

Si vous pensez qu’envoyer des textos en conduisant est une pratique dangereuse, c’est que vous n’avez sans doute jamais roulé en lisant une carte routière étalée sur le tableau de bord. Cela fait tout juste 1 heure que j’ai entamé ma détox volontaire de trois jours – sans aucun écran quel qu’il soit – et je n’arrive pas à trouver ce fichu restaurant. Je suis stressé, je me trompe de chemin, je prends un sens interdit par mégarde et je commence sévèrement à me demander pourquoi j’ai accepté de me séparer de mon iPhone, ce merveilleux outil qui aurait pu m’indiquer simplement et calmement le chemin. Je doute qu’il soit bon pour moi de m’en séparer, finalement.

La science pourtant me le conseille vivement. Toutes les études sur la dépendance numérique indiquent qu’elle amoindrit toutes nos capacités. Jean Twenge, docteur en psychologie, précise que peu d’études ont été menées sur des sujets adultes, mais sur les adolescents les effets négatifs interviennent à partir de 2 heures journalières d’exposition à des écrans. Jean Twenge est l’auteur de l’ouvrage iGen (Génération Moi) dans lequel il précise que ce ne sont pas les écrans en eux-mêmes qui ont un effet négatif ; ils contribuent simplement à nous éloigner d’autres activités qui rendent heureux, comme le sport, les sorties entre amis… Et les plus vulnérables sont les jeunes, dont le cerveau est encore en développement. Selon une étude menée depuis les années 70, les adolescents qui passent 3 heures ou plus par jour devant un écran sont 35 % plus suicidaires que ceux qui tombent en dessous des 3 heures d’utilisation journalière. Et Twenge pointe du doigt un autre fléau pour la jeunesse : les réseaux sociaux. Les jeunes qui y passent entre 6 et 9 heures par semaine sont 47 % moins heureux que ceux qui y passent moins de 6 heures. Une étude récente parue dans le Wall Street Journal explique que les nouvelles générations d’adolescents ont tellement perdu l’habitude d’entendre des sons n’émanant pas d’un objet numérique que la sonnette de la maison peut les faire violemment sursauter. Je n’ai jamais eu de problème avec les sonnettes, et j’étais certain de n’être pas accro. Mais tout comme on demande à son médecin à partir de combien de verres par jour on devient alcoolique, j’ai souhaité savoir si j’étais techno-dépendant ou non et comment faire pour que mon téléphone ne devienne pas un problème. J’étais certain de ne pas pianoter plus de 2 heures par jour, mais par acquit de conscience, j’ai téléchargé l’appli gratuite Moment (en anglais, ndlr), qui permet de compter le temps d’utilisation de son portable hors téléphone, Facetime ou écoute de musique. (L’ironie, c’est de penser que je peux soigner mon addiction aux applis avec une autre appli).

La première fois qu’on l’utilise, Moment prévient l’utilisateur qu’il sous-estime sans doute grandement son addiction. Comme Fitbit, Twitter et Facebook m’ont habitué à être compétitif, je veux être performant aussi sur l’application Moment. Mais si mon application dit vrai, je n’ai pas utilisé mon téléphone que pendant une petite heure, comme je le pensais, mais 2 heures et 32 secondes ! Je l’ai consulté 46 fois et ai passé 16 minutes dessus dès le réveil. Et ce n’est que mon téléphone. J’ai aussi perdu du temps sur mon ordinateur portable avec Twitter, les informations, mes mails et… de la pornographie.

Moment a été téléchargée plus de 4 millions de fois aux États-Unis et compte là-bas 850 000 utilisateurs. La moyenne d’utilisation mobile, selon les statistiques de l’application datées d’avril 2017, est de 4 heures et 5 minutes, avec plus de 50 consultations journalières. Et il s’agit des chiffres concernant une partie de la population consciente qu’elle a un problème d’addiction numérique. Dans l’ordre des addictions, on retrouve Facebook, Snapchat, Instagram, YouTube et WhatsApp. Et toutes ces applications sont répertoriées par les utilisateurs comme les plus enclines à faire naître un sentiment de tristesse après utilisation. J’ai déjà essayé par moi-même de ralentir ma consommation numérique, sans succès. Il y a quelques années, j’ai tenté la journée nationale de déconnexion, 24 heures sans technologie. Cette journée a été créée par une organisation juive, pour démocratiser les bienfaits du sabbath. Ma femme et moi avions prévu de faire l’amour à la lueur de la bougie ce soir-là, mais après nous être perdus en route en allant chez des amis et être arrivés bien après les festivités, nous n’avons allumé aucune bougie et n’avons pas fait l’amour. Tu parles d’une détox ! Pour éviter de replonger, j’ai donc décidé de suivre une cure de désintoxication dans un centre spécialisé dans les addictions « connectées » situé à quelque 600 kilomètres de chez moi. Et je n’ai pas choisi la voie facile : le programme que je compte suivre dure entre 45 et 90 jours, et commence par une phase « diagnostic et premières mesures » au centre même. J’ai choisi la formule « demi-pensionnaire », ne m’estimant pas assez « atteint » pour l’enfermement complet, et me sentant capable de suivre les consignes de déconnexion le soir venu, de retour à mon hôtel. Dans ce centre, la plupart des pensionnaires sont très jeunes ; ce sont souvent de gros gameurs, hypnotisés par leur console entre 6 et 18 heures par jour, avec des périodes parfois plus longues, sans sommeil. La majorité est issue de familles plutôt aisées et cela n’a rien d’étonnant, à 500 euros la journée dans cet établissement ! Une fois le programme terminé, ils ont même la possibilité de passer six mois dans une « maison palier » pour éviter les rechutes. La plupart d’entre eux finissent par quitter un boulot qui implique d’être derrière un écran et travaillent comme serveurs ou en salle de sport, le temps de redéfinir un plan de carrière.

À 9 h, je remonte une rue boisée qui mène à la maison à deux étages qui accueille les adultes masculins ; il y en a une autre pour les femmes, et encore une autre pour les adolescents. Hilarie Cash, cofondatrice de la clinique reSTArT, m’enlève mon café avant que je ne franchisse le seuil. La caféine n’y est pas autorisée, et encore moins l’alcool et les sucres raffinés. J’entre dans le salon et m’installe sur une des chaises disposées en cercle, avec 16 autres hommes âgés de 19 à 26 ans qui attendent le début de la réunion. On ne peut pas se tromper, ils sont accros au Net. Sept sont bien trop maigres, quatre sont obèses, tous ont une implantation pileuse faciale douteuse et l’un d’entre eux semble à peine réveillé.

Quasiment tous les clients de reSTArT sont des accros aux jeux vidéo, particulièrement addictifs de par leur aspect compétitif, social et parfois créatif. Les dernières générations de jeux permettent aussi de développer certaines compétences, incluent généralement un système de récompense, n’ont souvent pas de fin et atteignent une sophistication psychologique uniquement égalée par les machines à sous. Cependant, dès que ces gars ouvrent la bouche, ils ont plutôt l’air d’être de vrais losers. Ils sont intelligents, sensibles et… dépressifs. Et pourtant, ils ont été au top à un moment de leur vie. Ceux qu’ils n’ont pas abandonné le lycée ont plongé lors de leurs études supérieures. Certains étaient d’excellents sportifs. L’un d’entre eux a même travaillé pour un sénateur. Plusieurs d’entre eux jouent d’un instrument de musique ; j’entendrai un peu plus tard dans la journée une superbe reprise de « Take Five » au piano, dans la salle de musique. Ils ont une grande culture musicale. Certains avaient une petite amie. J’ai l’impression d’être dans une sorte de fraternité qui prêche l’entraide plutôt que dans un centre de désintoxication. Mon voisin me glisse, comme une confidence, qu’il s’est inscrit au programme après sa dernière boulimie porno. «  Le capitalisme actuel veut contrôler jusqu’à notre attention. Je veux savoir comment me défendre contre les gens qui veulent exploiter mon cerveau pour en tirer profit« , déclare un des patients, un rouquin, 54 kg tout mouillé, qui a passé 2 000 heures en deux mois sur le même jeu vidéo, PlayerUnknown’s Battlegrounds. Il est resté brièvement deuxième au classement Nord-Amérique – assez impressionnant pour devenir joueur professionnel. Un autre a joué 16 800 heures, près de 10% de sa vie sommeil compris, sur World of Warcraft (entre autres), avant de tenter de se suicider. Un autre passait ses journées à jouer dans un cybercafé et ses nuits dans un foyer pour SDF après que ses parents l’ont mis à la porte. Un troisième avoue être totalement accro à YouTube, être abonné à plus de 1 000 chaînes et regarder plus de 300 vidéos par jour pour ne rater aucune notification. À 2 minutes en moyenne par vidéo, le compte est vite fait : 600 minutes de YouTube par jour, soit 10 heures les yeux rivés sur l’écran de son smartphone ! « Ma capacité à rester assis devant de longs films a clairement diminué. Et je ne parle pas d’un drame psychologique, mais d’un épisode de Star Wars. Nous sommes une nouvelle génération incapable de s’asseoir devant un film. » Il regrette que ses parents ne l’aient pas privé de ses appareils électroniques quand il était plus jeune, même s’il les aurait sans doute détestés pour ça. Depuis qu’il est accro, ses capacités d’interaction se sont atrophiées. « Quand je suis arrivé ici, j’avais du mal à regarder les gens dans les yeux », dit-il. Deux des 16 hommes présents sont autistes, ce qui est assez courant dans cet endroit, m’explique Hilarie Cash. La communication sur Internet est accueillante pour l’autisme, libre de tout langage corporel et d’intonations qui sèment la confusion. Cash me fait passer un test de détection de l’autisme. résultat : je suis tout ce qu’il y a de plus normal. Mon intelligence émotionnelle est tristement moyenne.

4, c’est la moyenne d’heures par jour que les gens passent sur leur téléphone, selon l’application de tracking d’utilisation Moment

Même avec ces gars plutôt intéressants autour de moi et de quoi nourrir mon esprit, le manque de stimulation digitale me titille. Ma tête est lourde et en ébullition. J’ai peur d’avoir des problèmes ou de rater quelque chose, pour être honnête. C’est le premier jour d’école pour mon fils qui rentre en CM2, et il pourrait lui arriver quelque chose, mais sans mon smartphone, je ne serais pas prévenu. Pareil pour ma mère qui est chez le docteur pour savoir si elle doit être opérée. Et mon ami Franck attend peut-être que je lui réponde pour qu’on déjeune ensemble demain midi. Sans oublier mon avocat qui attend sans doute que je remplisse des documents pour transférer les droits de mon bouquin vers mon nouvel éditeur, ou le rédacteur en chef de Men’s Fitness, à qui j’ai envoyé mon nouvel article il y a quatre jours, et qui m’a peut-être répondu par mail avec ses remarques. Et ce n’est qu’une petite partie de ce que je laisse à l’abandon… J’essaye de rester concentré sur le présent et je parle avec les gars. Nous avons rendez-vous avec un conseiller en addictions sexuelles ; je partage donc mes expériences du porno pour échapper à l’écriture. Après cela, nous suivons un entraînement de CrossFit plutôt costaud dans le garage, puis assistons à une autre réunion où un autre membre du groupe raconte qu’il a commencé à se scarifier et à sombrer dans le dégoût de sa propre personne. Plus tard, nous avons fait un peu de ménage et avons préparé le dîner. Une seule chose était certaine alors, je n’avais aucune envie de manger un repas préparé par des gameurs. Après le dîner, un conseiller est venu nous guider dans une séance de méditation, dans un petit cabanon situé dans l’immense jardin de la propriété. Il a quelques astuces pour se débarrasser des pièges de l’Internet, la plupart sont très simples : sortez ! Faites de l’exercice ! Gardez votre téléphone à bonne distance du lit ! Mais la plus importante de toutes, c’est d’apprendre à gérer ses émotions. Ces gars ont peut-être un terrain fertile à l’addiction, mais ils jouent ou regardent des vidéos pour les mêmes raisons qui me poussent à regarder mon téléphone en moyenne toutes les 20 minutes, et il n’y a qu’un seul moyen d’y remédier. Le problème : nous sommes mal à l’aise vis-à-vis de nos sentiments et bous tentons de nous en distraire. La solution : faites face à l’anxiété, la colère, l’ennui, la honte, le doute et la solitude. Le conseiller nous encourage à méditer. Tout d’abord, on analyse l’émotion qui nous envahit et on intègre l’idée qu’elle ne nous définit pas. Vous ressentez de la colère, vous n’êtes pas une personne en colère. Ensuite, vous libérez cette sensation, pourquoi pas en l’écrivant mentalement sur un nuage qui se dissipe. Ensuite, vous vous relaxez (en vous concentrant sur la respiration), vous souriez, vous transformez la sensation s’apaisement en vous rappelant un joli souvenir. En gros, on apprend à se calmer.

L’addiction au Net, comme de nombreuses addictions, masque souvent un problème personnel ou familial plus profond. Dans le second cas, reSTArT conseille une technique appelée la « lettre impact ». Ces lettres émanent de l’entourage qui souffre de votre addiction, en donnant le détail des effets négatifs qu’elle a sur leur vie. Chaque personne doit lire cette lettre pour la première fois, à froid, devant le groupe. Ce soir-là, le groupe entendra la lettre d’un père en souffrance à son fils autiste.

La lettre raconte qu’il n’arrivait pas à faire sortir son fils du canapé pour qu’il aille se laver, que son odeur était si infecte que sa mère ne pouvait plus être dans la même pièce que lui. Il s’arrête de lire à mi-chemin, disant qu’il ne peut lire la suite à voix haute. Il termine remonté, en transe, se balançant nerveusement et répétant combien il a gâché sa vie. Le groupe est silencieux. Il finit par lire la partie qu’il avait choisi de taire : le plus dégoûtant, écrit son père, était ses sous-vêtements souillés qu’il portait pendant des jours.

35%, c’est le risque d’augmentation de tentatives de suicide chez les adolescents qui passent plus de 3 heures par jour sur leurs appareils électroniques

Un des gars lui demande finalement si son hygiène s’est améliorée depuis qu’il est entré à reSTART. Il regarde ses pieds, répondant qu’il ne s’est pas douché depuis qu’il est arrivé, il y a cinq semaines. Un membre du groupe propose de le réveiller tous les matins à 7 heures et de faire le guet devant la douche pour être sûr qu’il se lave. Ce à quoi notre ami autiste répondra que la saleté des douches lui fait peur… Et le fait que quelqu’un puisse le surprendre sous la douche le panique. Il nous fait ensuite une confession : il s’est menti à lui-même, ainsi qu’à tout le monde ici présent, à propos de son addiction. Il n’est pas vrai- ment accro à Twitter et YouTube. Le problème, c’est surtout qu’il passe 6 heures par jour à regarder du porno « velu » impliquant des gens déguisés… en animaux. Et il est passionné par le dessin animé Mon petit poney. La conversation se termine sur les félicitations du groupe à l’égard du jeune homme, pour son courage dans ses « aveux ». Et nous ajoutons tous en substance qu’il est bien trop jeune pour décréter qu’il a gâché sa vie. Alors que nous nous apprêtons à quitter la salle, le jeune homme demande s’il est trop tard pour qu’il prenne une douche. Sans doute le point culminant d’une journée plutôt productive. Il reviendra quelques minutes plus tard avec une serviette neuve, pour être sûr qu’elle n’appartient à personne, et nous finissons par entendre l’eau couler. Certains en sont très émus. Le téléphone de ma chambre d’hôtel me réveille le lendemain matin à 7 heures. Me voici lancé dans une nouvelle journée avec les gars, faite de réunions, sport, lecture, cuisine et d’une bonne dose d’ennui. Mon cerveau semble s’habituer. Je commence à perdre le syndrome du téléphone fantôme, je suis moins inquiet de savoir si j’ai des notifications ou non. Quand mon vol retour atterrit, je rallume enfin mon téléphone pour trouver un taxi. J’ai déconnecté pendant 2 jours et 7 heures. J’ai 4 messages vocaux, 16 textos et 136 e-mails (et aucun n’est un spam, grâce à une application dédiée). Je traite le tout en 1 heure de temps sur le chemin. Ce n’est pas difficile pour moi car j’accomplis des tâches et je ne suis pas interrompu. Et bien que chacune des choses que je craignais soit finalement arrivée, ces trois jours de latence dans mes réponses ne m’ont pas causé de tort. Personne ne s’en est vraiment rendu compte. J’ai supprimé Twitter et Facebook de mon téléphone. (Je les réserve à l’utilisation sur ordinateur.) J’ai désactivé les notifications de SMS pour tout le monde sauf ma famille. Le matin suivant, alors que je prépare mon fils pour l’école, il me demande si j’ai appris à moins utiliser mon téléphone. Je lui réponds que oui. Il me rappelle l’époque où, lorsque nous faisions des activités ensemble, je décrochais souvent pour répondre à mes mails. Je lui dis que ça n’arrivera plus. Je vais réapprendre à apprécier les côtés ennuyeux d’être père, ce qui prend tout son sens sachant que c’est le souvenir heureux qui m’est venu lors de la méditation. J’étais devenu si mauvais en émotions que j’en devenais mauvais en bonheur.

Martin Fender